GAZA :

Quelques réflexions sur une crise majeure et sur son issue.


4 février 2009

I. La guerre d’Israël contre le peuple palestinien de Gaza est-elle terminée ? Quel bilan ?

Un cessez-le-feu fragile s’est mis en place après qu’ Israël et le Hamas l’aient annoncé chacun unilatéralement. Les troupes israéliennes se sont retirées. Mais tous les matins la marine israélienne procède à des tirs nourris en direction des pêcheurs afin de les empêcher d’aller en mer. Blocus et « sécurité » semblent justifier cette agressivité. Ce sont des tirs d’intimidation mais il y a eu 3 blessés le dernier jour (22 janvier) de présence de notre délégation.
Tzipi Livni a annoncé clairement qu’ Israël se réserve le droit de frapper militairement « une fois pour toute » les tunnels, le long de la frontière avec l’ Egypte. « Si nous devons agir – dit-elle - nous le ferons. Nous exercerons notre droit à la légitime défense ; nous ne laisserons pas notre sort ni dans les mains des Egyptiens, ni dans celles des Européens ou des Américains ». Cette menace est d’autant plus préoccupante qu’il n’est pas question d’une levée immédiate du blocus. _ Or, les tunnels qui relient l’ Egypte à Gaza sont des « voies commerciales » d’acheminement des denrées, matériels, équipements indispensables à la vie et qui ne peuvent rentrer normalement à cause de ce blocus. C’est ce qui explique leur nombre (des centaines voire plus d’un millier). Ces tunnels servent aussi à faire venir des armes mais on ne peut les réduire à cela. (Nous avons par ailleurs été informés que des médecins égyptiens, interdits de passage à Gaza par les autorités du Caire, seraient passés par les tunnels pour aller secourir les victimes de l’agression israélienne).
Enfin, il est pour le moins anormal que l’occupant puisse se réclamer de la « légitime défense » comme le fait Tzipi Livni. Le bilan des victimes reste provisoire et certains chiffres restent à vérifier (1 ) : • 1330 tués dont 437 enfants de moins de 16 ans, 110 femmes, 123 personnes âgées, 14 médecins, 4 journalistes. • 5450 blessés dont 1890 enfants • 25000 maisons détruites ( ?) • 23 mosquées détruites mais aussi des réseaux d’égouts, des centrales électriques, des installations pour le gaz … • 100 000 personnes sans logis ( ?) • pertes israéliennes : 10 militaires et 3 civils Le Hamas crie victoire et Israël annonce avoir atteint ses objectifs. Qu’en est-il ?
Israël voulait empêcher définitivement le Hamas de lancer des roquettes sur des villes du sud en laissant le flou sur leurs objectifs réels : affaiblissement ou destruction du Hamas, rétablissement de la capacité de dissuasion de leur armée, recherche d’un soutien populaire à quelques semaines des élections du 10 février… On constate que le Hamas n’a pas cessé de lancer des roquettes. Il ne semble pas affaibli de façon décisive. La plupart des victimes (85 à 90% environ nous a-t-on dit) sont des civils non des combattants (2). Israël a dû retirer ses troupes avec une pression des opinions publiques internationales et de gouvernements sensibles à ces pressions. Les médecins et la presse, malgré l’embargo médiatique imposé par l’armée israélienne (interdiction d’entrée dans la bande de Gaza durant les bombardements), ont tout de même révélé l’ampleur des crimes de guerre commis, tels qu’ils sont définis par les statuts de la Cour pénale internationale (article 8 en particulier). Il est même question d’exécutions sommaires. Ceci reste à vérifier. L’afflux de journalistes après le cessez-le-feu et les deux délégations françaises (3) contribueront à une certaine transparence.
On peut donc dire que l’ Etat d’Israël n’a pas atteint des objectifs. Il n’a pas gagné sur le plan militaire. Il n’a pas gagné sur le plan sécuritaire car ce qu’il a fait ne lui assure pas une sécurité plus grande au contraire puisque les extrémismes se sentent encouragés dans toute la région. Il n’a pas gagné sur le plan politique puisqu’il a dressé les opinions publiques contre lui sans rien régler. Enfin, son agression a remis la question de Palestine au rang des grandes priorités politiques internationales. Même Obama a du sortir de son quasi silence sur la question, s’engager en faveur d’un règlement, téléphoner à Mahmoud Abbas et aux dirigeants arabes, nommer un responsable Proche-orient (George Mitchell qui connaît la question) …
En frappant Gaza avec une telle brutalité, Israël confirme qu’il est l’agresseur et replace au sommet des agendas la question centrale qu’il souhaitait pourtant enterrer. Une nouvelle donne politique au Proche-Orient et sur le plan international est ainsi ouverte. Quant au Hamas, s’il a crié victoire, il est en fait resté plutôt discret et prudent. Les Palestiniens de Gaza sont certainement divisés mais il est difficile de mesurer l’influence du Fatah. Les roquettes du Hamas sur Israël ne changent rien à la situation et ont servi de prétexte à Israël pour, une nouvelle fois, procéder à une agression et à des destructions qui visent à affaiblir les Palestiniens, à les diviser. 1330 tués, c’est énorme.
Cependant la question essentielle n’est pas de savoir qui a rompu la trêve, qui a commencé les hostilités. Et renvoyer dos à dos serait inacceptable. La cause de cette crise majeure c’est la situation d’impasse explosive créée par des dizaines d’années d’occupation, de colonisation et un blocus qui, en réalité, a toujours existé. Israël l’a renforcé sévèrement avec l’accès du Hamas au pouvoir à Gaza. Au point où la pauvreté a monté en flèche. 70% de la population gagne maintenant moins de 1,2 dollars par jour. L’effondrement du processus de paix a fait le reste.
Cette guerre d’Israël vise, comme tant d’opérations militaires précédentes, à atteindre le peuple palestinien, détruire ses structures, le décourager, le faire reculer dans ses espoirs et ses résistances. Si le processus de paix lancé à Oslo est en ruine – ce qui constitue un échec pour la politique du Président Abbas – la politique du Hamas n’a pas davantage abouti. Pour nombre de Palestiniens, le désastre politique d’Oslo à Annapolis a fait du Hamas une résistance crédible. C’est cela notamment qui explique le développement de cette organisation et son succès aux élections de 2006. Mais la situation est bel et bien aujourd’hui celle d’une impasse profonde et d’une gravité exceptionnelle dans toute l’histoire du conflit israélo-palestinien.

II. Quelle issue ?

Ce qui doit dominer dans l’ après crise c’ est l’exigence de traiter le fond du problème c’est à dire la question de Palestine. Et non les élections israéliennes - toutes importantes qu’elles soient -, comme si tout devait dépendre exclusivement de ce scrutin. Ces élections ont pesé dans la décision de Tel Aviv de déclencher l’opération Plomb durci afin de reconstituer un consensus politique autour du gouvernement actuel à partir de l’action militaire et d’une relance active du nationalisme. On note que B. Netanyahou est en bonne place dans les sondages comme si l’ agression d’ Israël à Gaza lui avait profité d’abord en tant que dirigeant de la droite la plus extrême, au détriment de Tzipi Livni et de Ehud Barak. A force d’alimenter le nationalisme Israël s’ est engagé dans une fuite en avant sécuritaire et agressive qui structure profondément la vie politique israélienne. Même si B Netanyahou ne gagne pas les élections le risque reste entier d’un retour à l’ impasse antérieure voire à une nouvelle opération de guerre.
Il faut définir de nouvelles base et penser l’après-crise et une nouvelle perspective politique avec ambition, à partir de la nouvelle donne issue de cette septième guerre d’Israël. (4) C’est un considérable paradoxe que de devoir « sortir » une solution de la dévastation et des victimes de l’agression. C’est en fait la politique de force de Tel Aviv qui y conduit et l’exigence du respect des droits des palestiniens qui l’impose. Il faut construire une solution véritable en tirant les leçons dramatiques de cette crise majeure.
Toutes les conditions sont ouvertes pour une sorte d’aggiornamento international : Mahmoud Abbas est arrivé au bout de son mandat ; le tiers du Conseil national législatif palestinien est toujours dans les prisons israéliennes ; l’Autorité palestinienne est absente du territoire de Gaza et le Hamas n’est en général pas reconnu par la Communauté internationale ; les Palestiniens sont profondément divisés politiquement et séparés géographiquement ; les pays arabes sont aussi divisés ; il n’y a plus de processus de paix ; des élections sont annoncées en Palestine (2009 ?) et en Israël (10 février 2009) ; un nouveau Président américain annonce vouloir prendre des initiatives … Que faut-il attendre de plus pour agir ? L’agression d’Israël a fait exploser la situation en montrant l’inhumanité et l’inanité de la politique de force et de guerre, l’impasse de l’occupation et de la colonisation, la lâcheté coupable des grandes puissances qui, à des degrés divers, ont soutenu Israël ou laissé faire, la faiblesse et la division des gouvernements arabes, la crise du mouvement national palestinien et de ses résistances. Cela ne peut plus durer.
Pour toutes ces raisons, le moment n’est pas seulement celui de l’aide humanitaire et de la reconstruction. Ceci est évidemment important et tout doit se faire dans la transparence, l’égalité et la réponse aux besoins sociaux réels. L’UNRWA doit jouer son rôle. Mais l’urgence est à la reconstitution d’une perspective, à l’engagement d’un nouveau processus politique. A défaut, c’est la prochaine, la huitième guerre qui inévitablement, sera en préparation. La France et ses partenaires européens sont devant leur responsabilité. Et celle-ci est lourde.

Que faut-il faire ?

2) mettre en place un véritable plan de paix multilatéral. Ne plus laisser Israël et les Palestiniens face à face. La responsabilité est collective et internationale. Les dizaines de résolutions pertinentes de l’ ONU le rappellent. Tout le nouveau processus politique, dont les conditions d’application des résolutions de l’ ONU, doit être placé sous l’égide de celle-ci. Ce qui est en jeu c’est le droit à l’autodétermination d’un peuple, le peuple palestinien, le futur du Proche-Orient, la paix et la sécurité dans l’ensemble de la région. Un tel processus doit commencer par la levée immédiate et totale du blocus de Gaza. Libre circulation (y compris avec l’Egypte), et livre navigation doivent être rétablis, avec en perspective la réhabilitation de l’aéroport et la construction d’un port. Avec en parallèle le démantèlement du mur et des check-point en Cisjordanie parmi les autres dispositions nécessaires…car il faut évidemment traiter du futur de l’ ensemble de la Palestine.
3) installation d’une force internationale de protection et de sécurisation
4) mise en place d’un cadre de négociation pour l’application des résolutions des Nations-Unies avec la réunion d’une Conférence internationale. (N. Sarkozy, notamment, a lui aussi fait cette proposition). Celle-ci devrait aussi aborder la question du désarmement, notamment nucléaire, dans l’ensemble du Moyen-Orient, ainsi que le contrôle, l’interdiction de certaines armes nouvelles contraires au droit international. (Israël a manifestement utilisé de telles armes aux capacités destructrices et létales particulièrement cruelles).
5) aide à l’organisation d’élections en Palestine en fonction d’un calendrier qui tienne compte des efforts politiques de toutes les forces palestiniennes afin de parvenir à surmonter leurs divisions et à trouver les conditions d’un consensus sur les intérêts nationaux du peuple palestinien. Un gouvernement d’union et de salut national est proposé afin de préparer les élections. L’ONU devra assurer l’observation du scrutin et garantir le respect des résultats. L’ unité palestinienne doit être encouragée.

III. Sur le rôle de la France et de l’Union Européenne.

L’objectif d’un plan de paix multilatéral est l’édification, à côté de l’ Etat d’Israël, d’un Etat palestinien souverain dans les frontières d’avant juin 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, avec le droit au retour pour les réfugiés, avec la libération des prisonniers (+ de 10 000 détenus palestiniens) et un échange permettant la libération du soldat Gilad Shalit.
La mise en œuvre d’un tel processus nécessite une grande détermination de la France et des Européens. Nous avons souligné que des sanctions doivent être imposées à Israël tant que les dirigeants de ce pays ne s’engagent pas clairement dans cette voie, avec notamment la suspension de l’accord UE/Israël votée en avril 2002 par le Parlement européen. Il faut maintenir intelligemment cette pression mais il est nécessaire de politiser le débat sur la perspective. Une demande d’enquête internationale et de poursuites judiciaires est légitime à condition que cela ne réduise pas le débat à ses aspects juridiques et ne serve pas renvoyer dos à dos (comme y conduit la position d’ Amnesty International, par exemple).
Il est indispensable d’être d’une très grande exigence sur les rôles français et européen. Nous avons constaté que le crédit traditionnel de la France en Palestine et auprès d’opinions publiques arabes, s’est sérieusement dégradé avec le choix du rehaussement du statut d’Israël dans l’ Association UE/Israël et plus généralement du fait d’une politique clairement perçue pour ce qu’elle est : une politique aujourd’hui nettement plus pro-israélienne, complémentaire de celle des Etats-Unis. Le rapport privilégié des autorités françaises avec l’ Egypte est d’ailleurs préoccupant dans le contexte actuel. Hosni Moubarak a cherché une trêve par compromis Hamas/Israël. Mais il a maintenu sa frontière fermée avec Gaza, contribuant ainsi au blocus dans un moment dramatique. Il a réprimé les manifestations populaires de soutien aux Palestiniens (comme l’Algérie). Il refuse toute force internationale. Il cherche manifestement les moyens d’une fermeture hermétique de sa frontière avec Gaza et la disparition des tunnels. Ces choix convergent avec ceux d’Israël.
Il semble bien que la France fasse partie des tractations et du consensus entre les puissances occidentales et les pays arabes dits « modérés » pour garantir aux Israéliens la fermeture de la frontière avec l’ Egypte, la disparition des tunnels et le contrôle permanent, y compris sous-terrain (avec des techniques de pointe) de la frontière. La France serait prête à apporter son aide à un tel processus. Nous avons été d’ailleurs informés de la présence, côté égyptien, de 175 militaires français. Leur rôle est-il de préparer les aspects sécuritaires et techniques de ce processus ? Attention, ceci reste à vérifier. Mais N. Sarkozy n’ a-t’ il pas affirmé le 18 janvier dans une conférence de presse à Charm El Cheikh qu’il est prêt à « mettre à disposition d’ Israël comme de l’ Egypte tous les moyens techniques et diplomatiques ou militaires, notamment navals, pour aider à la fin de la contrebande d’ armes ». Ceci est problématique car les autorités françaises n’ exigent pas clairement la fin du blocus qu’ Israël veux maintenir alors qu’ il s’agit d’une question décisive pour la suite.
Le rôle français doit être transparent, clairement défini et fondé sur les résolutions de l’ ONU et non sur des arrangements particuliers avec l’ Egypte et Israël. Les tunnels peuvent disparaître grâce à la levée totale et immédiate du blocus. Et le trafic d’ armes peut être contrôlé et empêché si un vrai plan de paix est mis en route avec une autorité palestinienne légitime sur l’ ensemble des territoires de Cisjordanie et de Gaza. L’ Egypte peut garantir, c’est son droit, l’exercice de sa souveraineté sur sa frontière avec Gaza. Mais la « gestion » d’une frontière n’est pas unilatérale. Les droits et les intérêts des Palestiniens doivent être pris en compte et ceci avec l’aide des Nations-Unies. La politique française se donne une apparence de politique active de solution politique et humanitaire (dans cet esprit le Ministère des Affaires étrangères a aidé les deux délégations à pénétrer dans la bande de Gaza). Mais le jeu réel français est beaucoup plus complexe. C’est un jeu peu clair qui renvoie presque toujours dos à dos, qui ne dit pas ses motivations et ses objectifs réels et qui masque une convergence de fond avec les autorités israéliennes. Ce que confirme une importante aide militaire française à Israël. Il y a eu malgré tout plusieurs condamnations lorsque Tel Aviv passait des lignes rouges dans la brutalité. Ceci montre donc l’impact positif des mobilisations et des protestations en France et ailleurs en Europe. Et en aidant les deux délégations à passer dans la bande de Gaza le MAE nous a objectivement permis de constater ce qui s’est réellement passé. A nous, maintenant, de témoigner et d’en faire un débat politique sur la question de Palestine comme un des grands enjeux internationaux, sur le triptyque indissociable Paix/Justice/Droit, sur la politique de la France et celle de l’Europe, sur le monde d’aujourd’hui.

Annexe Délégation du Collectif national unitaire pour une paix juste entre Palestinien et Israélien. • Samir Hamed Abdallah, Coordinateur, cinéaste • Jacques Fath, Responsable des relations internationales du PCF • Alina Boumedienne Thiery, Sénatrice Les Verts • Daniel Voguet, Avocat • Mireille Fanon Mendès-France, Juriste • Philippe Pascal, Président de Rencontre africaine • Abdelaziz Benjelloun, Médecin, chirurgien orthopédiste • Elena Al Faro, infirmière • Sylvette Rougier, infirmière • Mathieu Beurier, secouriste • Kheridine Mabrouk, logisticien • + une traductrice.

Délégation coordonnée par l’AJPF • Fernand Tuil, coordinateur • Francis Wurtz, Président du GUE • Patrick Le Hyaric, Directeur de l’ Humanité • Marc Everbecq, Maire de Bagnolet • Alain Blanchard Vice-président du Conseil général de l’ Oise • Meriem Derkaoui, Aubervilliers • Hassen Allouache, Bagnolet • Hamad Hennich, Association pour la Paix en Ile de France • Pierre Trovel, militant de la paix • Yazid Djebara, Secrétaire général de l’ AJPF


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