Regards sur l'Iran :

Les femmes au coeur du combat pour la démocratie

Par Irène Ansari.


27 janvier 2010

Dès son arrivée au pouvoir et au cours des 30 années qui ont suivi, le pouvoir islamique a bafoué les droits élémentaires des peuples d’Iran et en particulier ceux des femmes, qui ont vu leur oppression spécifique renforcée par les institutions inspirées de la charia. Il n’est donc pas étonnant qu’elles se trouvent à l’avantgarde de la lutte pour les libertés et la démocratie et l’instauration d’un État laïc en Iran. D’ailleurs, le monde entier a pu le constater dans le rôle très actif qu’elles jouent dans le mouvement de protestation en cours.

Ce qui a fait descendre des millions d’Iraniens dans les rues, c’est la fraude électorale à laquelle s’est livré le gouvernement d’Ahmadinejahd, mais aucune des élections qui ont eu lieu depuis 30 ans n’a été démocratique1. Toute la révolte accumulée au cours de ces années d’oppression et d’atteintes aux libertés politiques et individuelles, de répression, d’exécutions, d’arrestations s’est aussi exprimée dans ces manifestations et, malgré la répression sanglante qui s’est abattue sur eux, avec des centaines de morts et des milliers d’arrestations, les manifestants continuent à descendre dans la rue dès qu’une occasion se présente. Et les femmes, parmi eux, sont toujours très présentes. Pour mieux comprendre les raisons de cette présence active des femmes dans les mobilisations, il paraît nécessaire de faire un bref rappel de l’histoire des luttes des femmes iraniennes au cours des trente dernières années et du rôle qu’elles ont joué pendant la révolution constitutionnelle de 1905 et durant le mouvement de nationalisation du pétrole engagé en 1951 par le Docteur Mossadegh.

Contrairement à ce qu’on entend souvent, le train de l’oppression des femmes qui a abouti à légiférer et légaliser des dispositifs et des lois discriminatoire à leur égard, a été mis sur les rails non pas au lendemain de l’arrivée au pouvoir des religieux, mais bien avant que ces derniers n’instaurent un état islamique. Par exemple, on peut citer leur opposition virulente au droit de vote des femmes pour le premier Parlement, en 1906, en estimant que les femmes, à l’instar des handicapés mentaux, ne méritaient pas le droit de vote. On peut citer aussi leur opposition au droit de vote accordé aux femmes en 1963, ou bien envers le code de la famille en 1967, puis celui de 1975 qui élargissait l’éventail des droits reconnus aux femmes, en particulier dans le domaine du divorce et de l’autorité parentale (en vérité cette loi représentait une certaine prise de distance par rapport aux lois et règlements islamiques sur les droits des femmes). En dernier exemple, pour être bref, on peut rappeler aussi que les autorités religieuses avaient déjà déclaré, juste avant la prise de pouvoir, que les femmes n’avaient pas le droit d’être juges.

C’est dans la continuité de cette orientation que Khomeiny a annulé, juste 15 jours après la révolution de février 1979, le code de la famille qu’il jugeait contradictoire avec les recommandations de l’Islam. Ensuite, juste au moment où les femmes se préparaient à célébrer la journée internationale des femmes du 8 mars, le régime a déclaré le port du voile obligatoire. Les Iraniennes ont réagi fortement contre cette violation de leurs droits les 8, 9 et 10 mars et participé en masse à des manifestations de protestation dans les rues de Téhéran et devant le ministère de la justice.

Malheureusement, dans le contexte post-révolutionnaire du moment, les organisations et partis politiques progressistes existants, quoiqu’en accord avec le principe d’égalité des femmes, ne leur ont pas apporté un appui sérieux et constant pour s’opposer aux mesures prises contre leurs droits par les autorités religieuses au pouvoir. Ces organisations ont tenté de justifier leur attitude en se référant aux multiples difficultés et dangers auxquels le pays devait faire face en priorité. D’autres ne croyaient pas que le gouvernement pourrait vraiment imposer le port du voile et ne prenaient pas cette question au sérieux.

Le cours des événements montrera par la suite que les religieux arrivés au pouvoir avaient à l’esprit pour le pays, un modèle politique et social, basé entièrement sur les lois et règlements religieux, qui couvraient tous les domaines sociaux, politiques et législatifs. Ceci se révèlera dans la nouvelle constitution, adoptée quelques mois plus tard.
La « révolution culturelle » de mai 1980, qui aboutit à la fermeture des universités pendant plusieurs années, puis le déclenchement de la guerre avec l’Irak en septembre 1980, dominèrent l’environnement politique et social du pays et la question du voile fut reléguée au second plan. Beaucoup de femmes éduquées décidèrent aussi de quitter le pays.

À partir de 1981, les arrestations, la torture, les exécutions et la répression contre les opposants au régime islamique, qui sévissaient depuis l’arrivée au pouvoir des religieux, s’amplifièrent de façon dramatique. Dans ces conditions, la question des droits des femmes passa de l’indifférence relative à l’oubli. Le régime islamique en profita pour faire passer en 1983 une nouvelle « loi sur la protection de la famille » qui était en accord complet avec les lois et règlements islamiques.
En résumé, au cours de ces années-là, faute d’organisations féministes et d’une opposition structurée et dans le contexte d’une répression généralisée, le régime parvint à faire passer de nombreuses lois en violation des droits des femmes non seulement dans le domaine de la famille mais aussi celui du droit civil et pénal où la femme est légalement considérée comme n’ayant que la moitié de la valeur d’un homme (ainsi en est il dans les cas de témoignage, d’héritage, de prix du sang etc.).
Cependant, et c’est là un des paradoxes de la société iranienne, malgré les conditions qui viennent d’être citées, et alors que les femmes et les jeunes filles étaient humiliées et l’objet de discriminations diverses (légalisées par le régime islamique), une évolution distincte avait lieu au sein même de la société, qui échappait au contrôle du pouvoir.

À partir de 1996, l’environnement social iranien s’assouplit quelque peu (pour des raisons politiques, sociales et économiques qui dépassent le cadre de cet article). Les femmes retrouvèrent la possibilité d’exprimer certaines de leurs revendications. Ainsi de 1996 à 2005, on a assisté à une multiplication des mouvements et demandes d’égalité par les femmes au sein de la société iranienne. De nombreux livres et publications sont parus sur les revendications juridiques et sociales des femmes. Mais il faut cependant souligner qu’aucune de ces publications n’avaient la possibilité de mettre en cause les principes islamiques.
L’accent était donc plutôt mis sur une interprétation moderniste et contemporaine de l’islam par certaines autorités islamiques, et sur les réformes qui en découlaient. À ce point, il n’existait évidemment pas de tribune ou de possibilité pour un discours laïc et séculaire sur la question des femmes, et le voile obligatoire n’était pas mis en question.

L’arrivée au pouvoir d’Ahmadinejad en juin 2005 a accentué la restriction et la répression des activités en faveur des droits de l’Homme, les mouvements des femmes, des ouvriers, des étudiants, des enseignants, etc. La répression violente du rassemblement du 12 juin 2006 contre les discriminations sexistes et pour l’obtention des droits élémentaires des femmes, à Téhéran, a conduit les femmes à continuer leur lutte sous d’autres formes, telles que la campagne Un million de signatures pour changer les lois discriminatoires et la campagne Contre la lapidation. Elles ont continué leur combat, encore plus déterminées, malgré les menaces, les arrestations sauvages et les peines de prison.La présence active des femmes dans le mouvement actuel s’inscrit donc dans la continuité des luttes qu’elles n’ont cessé de mener jusqu’à aujourd’hui sur le chemin de l’égalité, de la liberté et de la démocratie.
Mais elles sont conscientes que la poursuite de ces objectifs communs ne doit pas se faire au détriment de leurs propres revendications et que ce chemin doit passer nécessairement par l’établissement d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines. Ce qui ne peut s’envisager que dans le cadre d’un État laïc.
Au moment où l’État islamique réprime violemment tout mouvement de protestation, les peuples iraniens, et en particulier les défenseurs des droits des femmes, ont plus que jamais besoin de la solidarité internationale et du soutien des forces progressistes du monde entier.


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