Lettre des Relations Internationales - janvier 2010 :
Haïti : occupation compatissante.
Barack H. Obama a le verbe du prédicateur et les réflexes du soldat, comme les décisions prises depuis le séisme de Port-au-Prince, et la rhétorique qui les entoure, en administrent la preuve manifeste. Cela n’est pas contradictoire en soi, mais sujet d’inquiétude.
27 janvier 2010
La puissance bienfaitrice.
Parmi les multiples déclarations de ces derniers jours, il convient de retenir un texte repris par Le Monde dans son édition datée du 20 janvier 2010.
Après une brève évocation de la catastrophe qui, une fois de plus, a ravagé Haïti, l’hôte de la Maison blanche pose le leadership des États-Unis comme une évidence car, affirme-t-il, « nous ne recourons pas à notre puissance pour soumettre les autres, nous l’utilisons pour les aider à reprendre pied », si bien que chacun de ses concitoyens peut éprouver la fierté de « savoir que l’Amérique agit au nom de notre humanité commune ». Suivent deux paragraphes résumant les décisions prises, puis l’indication que les États-Unis auront besoin de la contribution d’autres pays et de la générosité des gens ordinaires, avant d’annoncer que Washington consultera les autorités haïtiennes afin de poursuivre le « redressement » engagé depuis quelques années.
Tout prédicateur se heurte à un problème dès lors que sa rhétorique ne s’adresse qu’à des convaincus ou à des personnes qui ne demandent qu’à l’être, mais l’obscénité du propos ne laisse d’étonner. Haïti a-t-elle besoin que s’affirme le leadership des États-Unis ou, plus humblement, de voir se déployer, sans arrière pensée, la solidarité humaine ? Affirmer que les Etats-Unis n’ont jamais cherché à soumettre quelque nation que ce soit ne paraît pas conforme à la vérité historique et il ne manque certainement pas de témoins, dans la Caraïbe ou en Amérique latine, à pouvoir monter à la barre. Enfin, notre « humanité commune » s’exprime dans l’enceinte de l’ONU et se cristallise dans ses institutions. C’est là le point d’ancrage de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale.
Or, qu’avons-nous vu ? Les décisions ont été prises sans la moindre consultation et en courcircuitant l’organisation internationale. Dès le premier instant, elles ont été de nature militaire. Elles confinent à une occupation : la prise de contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince a été effectuée dans les premières 24 heures, pendant qu’étaient regroupés le porte-avions Carl Vinson (CVN 70) et ses bâtiments de soutien, le navire amphibie d’assaut Bataan (LHD 5), les bâtiments de transport de chalands de débarquement Fort McHenry (LSD 43) et Carter Hall (LSD 50), le navire-hôpital Comfort avec ses douze salles d’opération. 15 000 hommes environ sont en train de se déployer, dont les 2 200 membres de la 22ème unité expéditionnaire du corps des Marines et la 82ème Division aéroportée qui, dans un passé plus ou moins lointain, a participé au débarquement de Normandie, à la destruction de Hué lors de l’offensive du Têt 1968 et à la bataille de Falloujah au cours de la récente invasion de l’Irak.
Certes, des vivres sont apportées (400 000 bouteilles d’eau, 140 000 rations de survie) et des secours seront prodigués après que les 4 000 citoyens américains auront été évacués du pays, mais, d’emblée, il a été affirmé que la tâche prioritaire était de sécuriser la capitale haïtienne, alors que la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), qui se trouve sur place, compte 9 065 personnels en uniforme (7 032 soldats et 2 034 policiers), et un peu moins de 2.000 personnels civils, que des centaines d’ONG de toutes nationalités étaient à pied d’oeuvre depuis des lustres, que la Chine n’a pas attendu les « tuniques bleues » pour envoyer des équipes cynégétiques, ni Cuba, qui travaille depuis longtemps à soigner gratuitement et à former des praticiens haïtiens, pour y renforcer son « contingent Henry Reeve » de médecins d’urgence.
La Maison blanche ayant réglé la musique, le secrétaire général de l’ONU vient d’annoncer le renfort de 3 500 casques bleus et le Canada l’envoi de 2 000 militaires.
Smart power
Si l’on comprend bien, le leadership américain à la mode Obama consiste à prendre les décisions et de les faire ensuite entériner par la communauté internationale ou, pour être un peu plus franc, de mettre cette dernière, et les autorités élues de Haïti par la même occasion, devant le fait accompli.
Il y a plus encore, que l’on développera en trois temps. Primo, le tout nouveau directeur de l’Agence américaine d’aide au développement (USAID), le Dr Rajiv Shah, normalement en charge des affaires humanitaires, se retrouve de facto sous la tutelle de la « formation conjointe » (joint task force) constituée par le Pentagone et placée sous les ordres du lieutenant général (l’équivalent d’un général de corps d’armée) Ken Keen, qui se trouve être le responsable en second du Southern Command, l’un des dix commandements régionaux couvrant l’ensemble de la planète. De son quartier général de Miami, celui-ci a la tâche de contrôler la Caraïbe, l’Amérique centrale et l’Amérique latine, le général Keen ayant d’ailleurs officié au Panama, au Honduras, au Brésil et en Colombie.
La promptitude avec laquelle les choses ont été mises en place, et les moyens réunis, conduit à penser qu’il existait un plan d’opérations ou OPLAN dans la novlangue pentagonienne. Le Southern command a de fait été réorganisé et renforcé sous l’ère du jeune Bush, avec la reconstitution en 2008 de la IVème flotte, qui avait été dissoute en 1950, pour couvrir l’Atlantique sud. Ses missions sont mixtes, civiles et militaires, couvrant aussi bien la formation des armées latino-américaines et les opérations clandestines que la lutte contre insurrectionnelle, la traque des narcotrafiquants ou supposés tels et les opérations dites humanitaires. Aussi l’occupation d’Haïti servira-t-elle d’exercice grandeur nature, notamment pour la IVème flotte qui n’est opératoire que depuis quelques mois, et de démonstration à l’adresse des gouvernements et des peuples de la région qui, ces derniers temps, tendent à être par trop rétifs.
Secundo, il faut bien s’entendre. Les États-Unis ne viennent pas d’entrer en guerre contre Haïti, mais entendent affirmer leur smart power. Depuis que ceux-ci ont été proclamés hyper puissance, on ergote sur le point de savoir si c’est par le hard power des forces armées ou par le soft power de la diplomatie et de la culture que cette suprématie doit s’affirmer. Les malheureuses aventures irakienne et afghane ont conduit à l’adoption d’une autre matrice, celle du smart power (puissance subtile) que la secrétaire d’État Hillary R. Clinton a fait sienne et qui est censée articuler les instruments militaires, diplomatiques, culturels et économiques.
Le secrétaire à la défense Robert Gates abonde dans ce sens car les guerres à venir seront, selon lui, le plus souvent « hybrides », raison pour laquelle il importe de renforcer les moyens diplomatiques des États-Unis et de redéfinir leur aide au développement.
Un long processus est en train de s’achever. Il devrait aboutir à la publication prochaine des résultats de l’Étude sur directive présidentielle de la politique américaine de développement global et de la première Évaluation quadriennale sur la diplomatie et le développement (QDDR), qui viendra compléter les évaluations quadriennales des affaires militaires. À lire le discours du 6 janvier dernier qu’Hillary R. Clinton a consacré à ce que devrait être « Une politique de développement du XXIème siècle », il y a toutes raisons de penser qu’Haïti est un banc d’essai de cette stratégie. Les conditions étaient favorables, la proximité géographique, la surabondance des moyens mobilisables, un gouvernement sous influence et de surcroît décapité par le séisme, ainsi que les services civils de l’ONU, toute la construction idéologique de ces dernières décennies autour du devoir d’ingérence ET le fait que les désordres en Haïti étaient très circonscrits. Point trop de risques donc.
Or, Haïti, et c’est le troisième point, ne cesse d’être, depuis deux siècles, un banc d’essai. Son peuple paie d’avoir été le précurseur du renversement de l’esclavage et du colonialisme. Au cours des dernières décennies, il a été soumis au remboursement de la dette odieuse contractée sous la dictature des Duvalier, aux plans d’ajustement structurel, aux sanctions (pour rétablir le président Aristide, puis pour le renverser). Son économie est exsangue, son agriculture dévastée et sa population la plus pauvre des Amériques, mais le pays est riche de la dignité de ses femmes et de ses hommes, de l’exceptionnelle créativité de ses musiciens, écrivains et plasticiens. On peut craindre que l’aide économique, qui devrait suivre l’assistance humanitaire, soit une fois encore pitoyable et totalement inadéquate. C’est une question de première importance qui devrait mobiliser les peuples du monde entier.
Jadis, quand le thème latin et la version grecque constituaient l’alpha et l’oméga de la formation des élites culturelles de l’hexagone, on traduisait Virgile et ce vers de l’Énéide par lequel Laocoon voulait dissuader les Troyens d’accepter l’immense cheval de bois laissé par leurs ennemis au pied de leurs remparts : Timeo Danaos et dona ferentes, soit en français, « Je crains les Grecs, surtout porteurs de cadeaux ».
Patrice Jorland
collaborateur des Relations internationales



