La lettre des relations internationales du PCF :
Luttes ouvrières en Algérie - SNVI et Arcelor-Mittal
DES LUTTES SOCIALES PUISSANTES ET JUSTIFIÉES
19 mars 2010
L’Algérie a connu, depuis le début de l’année 2010, dans le secteur industriel, des mouvements de grève sans précédent depuis plus de 20 ans.
Ils ont mobilisé plus de 8 000 travailleurs du complexe SNVI (Société nationale de véhicules industriels), fabriquant des cars, des poids lourds et des moteurs industriels, au sein du pôle industriel de Rouiba-Réghaïa, rejoint par d’autres unités de l’industrie du secteur public (ENABIB, CAMMO,TAMEG, MOBSCO), et plus de 7 000 travailleurs du complexe industriel privé Arcelor-Mittal de Annaba, entreprise sidérurgique (production d’acier) qui appartenait au secteur d’État, et dont 70 % des actifs ont été cédés à Mittal en 2001.
Ces deux principaux pôles industriels ont des filiales (commercialisation ou de services) dans d’autres régions du pays, de sorte que la grève a eu une portée nationale. Ces grèves viennent amplifier un mouvement social qui affecte d’autres secteurs de la vie économique du pays : les praticiens de santé publique et autres personnels de la santé (toujours en grève), les enseignants du secondaire, les universitaires, des employés de la fonction publique…
Au coeur des revendications, la question des salaires, celle des conditions de travail et celle du régime des retraites qui a été réformé (annulation d’une clause liée aux conditions d’âge qui permettait à des travailleurs – en particulier ceux de la métallurgie ou de la sidérurgie où la pénibilité du travail est extraordinairement élevée – de prendre leur retraite après 32 ans d’activité). Pour le complexe sidérurgique d’Annaba, il convient de noter la défense aussi de l’emploi et de l’outil de production, la direction d’Arcelor-Mittal ayant décidé de cesser la production de coke, mettant en péril, plus de 300 emplois et favorisant les importations au détriment de la production nationale.
Ces grèves se sont déclenchées alors que la centrale syndicale – l’UGTA – venait d’annoncer fin novembre 2009 une augmentation de 3 000 DA (soit l’équivalent de 30 euros) du salaire minimum octroyé par le gouvernement de Mr Ouyahia – SNMG qui passait en janvier 2010 de 12 000 DA à 15 000 DA.
Pour de nombreux secteurs, cette annonce avait une conséquence limitée – la majorité des salariés bénéficient déjà des 15 000 DA – en comptant les primes et indemnités qui entrent dans le salaire de base (cf. le Code du travail et son article 87bis dont les travailleurs réclament l’abrogation). Par ailleurs, cette annonce de l’augmentation, qui est un leurre, était accompagnée d’une mesure prise par le gouvernement de réformer, comme nous l’avons dit plus haut, le régime des retraites où – quel que soit le secteur concerné – le droit à la retraite passait à 40 ans de travail. Dés l’annonce des résultats de la Tripartite (réunissant le gouvernement, le syndicat UGTA et les représentants du patronat algérien), des mouvements de protestation s’étaient exprimés (sit-in au siège de l’UGTA des travailleurs de SNVI… arrêts de travail et pétitions), mais ces mouvements avaient été vite estompés par le match de qualification de l’Algérie (contre l’Égypte) pour le mondial, qui a été très fortement « instrumentalisé », précisément dans l’espoir de faire gagner au système politique quelques mois de « paix civile ».
DES REVENDICATIONS MATÉRIELLES ET LA NÉCESSAIRE RECONSTRUCTION DE SYNDICATS REPRÉSENTATIFS
Plusieurs revendications sont à l’origine de ces mouvements sociaux : la défense du pouvoir d’achat par une augmentation du niveau des salaires, la réforme du code du travail et du régime des retraites et enfin la défense de l’emploi et de l’outil de production. Ces grèves se sont déclenchées en dehors des cadres et structures officiels de l’UGTA. Il convient de noter également que les responsables de l’UGTA, très liés au régime, se sont opposés au mouvement de grève. Il faut souligner aussi le silence de la quasi majorité des partis favorables aux « réformes » (c’est-à-dire à la libéralisation de l’économie) depuis les années 80. Louisa Hanoune du Parti des travailleurs a davantage exprimé sa solidarité avec les « options gouvernementales favorables à la relance du secteur public » qu’avec les grévistes.
Ces mouvements de grève ont ainsi conduit les travailleurs à poser avec plus de force la question de la représentativité de l’UGTA, à remettre en cause des dirigeants de l’exécutif syndical qui ont abandonné depuis plus de 20 ans la défense des intérêts du mouvement ouvrier pour se mettre au service du régime.
Ces mouvements ont enfin suscité des concertations sur l’idée de reconstruire un nouveau syndicat – une Confédération générale des travailleurs algériens – en s’appuyant sur les syndicats autonomes qui naissent ici et là.
Les luttes ouvrières ont été payantes : des négociations sont engagées pour « aménager » l’article de loi (article 87 bis du code du travail élaboré dans des conditions très défavorables aux travailleurs et dans un climat de démantèlement du secteur public industriel) qui freine toute amélioration substantielle des salaires.
Les négociations portent aussi sur la remise en cause de la suppression du dispositif permettant les départs à la retraite sans condition d’âge. Les gestionnaires de SIDER (30 % des actifs de l’entreprise Arcelor-Mittal) ont défendu le principe de l’investissement pour rénover la cokerie, et la direction de l’entreprise privée renonce au licenciement de 300 travailleurs de l’unité cokerie Le travail a repris dans l’ensemble des entreprises, la protestation s’est provisoirement éteinte et les contestations de l’exécutif de l’UGTA ont été mises en veilleuse.
COMMENT INTERPRÉTER CES LUTTES OUVRIÈRES
Les résultats de ces luttes doivent être interprétés à la lumière d’une histoire récente, celle de la libéralisation et de la désindustrialisation du pays et de ses conséquences sociales et politiques.
Il faut rappeler que le secteur public, et avec lui le mouvement syndical, a subi de plein fouet les effets de la politique d’ajustement structurel inspirée par le FMI, relayé par la bourgeoisie parasitaire algérienne : toutes les entreprises publiques locales ont été dissoutes et de très grandes entreprises (dont SNVI et l’ex- SNS de Annaba) ont vu une grande partie de leurs actifs cédés au secteur privé et quelques centaines de milliers de travailleurs mis au chômage. La politique de libéralisation sauvage a largement mis à profit – voire même utilisé – le climat imposé par le terrorisme, pour mettre au chômage les travailleurs et porter un coup fatal aux acquis des années 1960 et 70. Il faut observer que le processus d’accaparement des terres publiques dans le secteur agricole – au détriment des travailleurs – s’est accéléré aussi pendant la même période (1990). Le terrorisme, faut-il le rappeler, a aussi détruit usines, machines et assassiné des cadres syndicaux dévoués à la cause ouvrière.
La situation des travailleurs s’est considérablement détériorée alors que le PIB est en augmentation. Selon les chiffres du FMI et de la Banque mondiale, le PIB de l’Algérie est passé de moins de 50 milliards de dollars en 1998 à 114 milliards en 2004, pour atteindre 160 milliards de dollars en 2008. En revanche, le ratio de la masse salariale rapporté au PIB est passé de 28% en 1995 à 19,6% en 2006 (selon une étude du patronat – le forum des chefs d’entreprise). La part des richesses revenant à l’entreprise sous forme d’excédent net d’exploitation a augmenté – entre 2004 et 2006 – de 10% en passant de 45% du PIB à 55%. Cela signifie que les salariés ont le moins bénéficié de la redistribution de la richesse créée au cours de la dernière période – et notamment depuis le début des années 2000 qui a vu le prix du pétrole augmenter. Le pouvoir d’achat se détériore, car les prix des biens alimentaires sont ceux qui connaissent l’inflation la plus élevée (+ de 10 % par an). Ce poste « consommation alimentaire » représente en moyenne plus de 55 % de la consommation des ménages algériens (donc davantage dans les milieux populaires ouvriers où l’essentiel des dépenses est dédiée à la consommation alimentaire).
La politique d’ajustement structurel s’est traduite par la mise au chômage de milliers de travailleurs. En l’espace de 9 années, de 1997 à 2006, la SNVI a vu fondre ses effectifs de 13 523 à 7 000 travailleurs. Elle a aussi été amputée de plus de 12 de ses unités commerciales. L’entreprise d’Annaba a vu son effectif fondre (de 8500 travailleurs) entre 1997 et 2002. Le dispositif de cessation d’activité avant l’âge de la retraite qui avait été mis en place a durement affecté l’encadrement du secteur public industriel, et les compressions d’effectifs ont eu pour effet de décapiter l’élite technique et administrative du secteur public.
Le secteur public industriel hors hydrocarbures ne regroupe plus que 500 000 travailleurs et représente à peine 3 % de la PIB (moins que l’agriculture et les services). L’Algérie s’est désindustrialisée et nous savons aujourd’hui que les richesses crées par l’industrie atteignent à peine le niveau auquel l’on s’était hissé dans les années 1980.
C’est dire que ces luttes ouvrières se déroulent dans un climat difficile où le poids du monde ouvrier a été réduit à quelques centaines d’entreprises et sur un fond de destruction du capital physique et matériel du secteur public. La désindustrialisation a affaibli l’économie algérienne, l’a rendue très dépendante des marchés extérieurs et renforcé l’installation d’une classe de prédateurs qui fait de la dépense publique le moyen de s’enrichir aux dépens de la société.
Omar Bessaoud
Voir aussi le dossier sur le site d’Alger Républicain



