Economie Sociale et Solidaire :
Compte rendu de la rencontre du groupe de travail du 18 janvier 2012.
Lorsque les objectifs visés par les organisateurs sont pris en considération, analysés, mais aussi lorsqu’entrent en scène par l’échange, d’autres considérants, d’autres objectifs qui dans la dynamique de la réunion s’imposent, dépassent ce qui était prévu, germination collective… créativité du groupe…
3 février 2012
A cela s’ajoute parfois le regret final de n’avoir pu explorer des pistes nouvelles (frustration ?) qui augurent de rendez-vous nouveaux, à prévoir avec des interlocuteurs que l’on souhaite retrouver pour poursuivre un remue-méninges collectivement et individuellement apprécié.
La réunion organisée, ce 18 janvier, par le groupe de travail ESS du Front de Gauche 34, au regard des critères avancés précédemment, fut une réussite.
A) Économie Sociale et Solidaire
Comme prévu il fut question d’Economie Sociale et Solidaire, d’autant que l’actualité Sea France s’y prêtait.
L’accord fut unanime pour que :
soit affirmé (comme le précise le programme du Front de Gauche p46) : « le soutien public à l’ESS et notamment aux coopératives »,
soit favorisée « la création de Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) permettant d’associer salariés, usagers et collectivités territoriales dans des projets de développement local,
soit dite la nécessité de reconnaître par la loi, le droit de préemption par les salariés, en cas de cession de leur entreprise.
Pour autant, bien que l’ESS, très particulièrement dans ses formes SCOP et SCIC, démontre en actes qu’il y a place pour d’autres logiques économiques et sociales que la seule recherche du profit, il fut dit qu’elle n’est pas une incarnation d’une Autre économie (avec un grand A). Elle est appréciée comme « une lumière, un exemple, un indicateur d’un futur possible Philippe Frémeaux, dans son enquête sur l’ESS (La nouvelle Alternative ? Ed Les petits matins Juin 2011) fait preuve de lucidité : « Ne pas trop attendre de Sociale et Solidaire où règnent aussi la quête de puissance comme fin en soi, la pratique autoritaire du pouvoir, l’indifférence aux conséquences écologiques de l’activité, la recherche de l’enrichissement personnel ».
Certains qui avaient vécu douloureusement des situations semblables dans le champ associatif ou mutualiste, où ces dérives peuvent exister, exprimèrent les mêmes réserves. Les conclusions de Philippe Frémeaux auraient pu être celles des présents : « Les organisations de l’Économie sociale et Solidaire concourent à la démocratisation de l’économie par le seul fait de leur existence, en introduisant du pluralisme dans un monde dominé par les sociétés de capitaux. C’est pourquoi il faut les faire grandir en multipliant leur nombre. L’enjeu n’est pas de les rendre hégémoniques. Cet objectif n’est ni possible, ni souhaitable. »
B) Le souhaitable.
Comment le caractériser pour que naisse une autre économie ?
1) Sans doute faut-il modifier le contexte institutionnel dans lequel opèrent aujourd’hui les entreprises. Une nouvelle orientation affirmant l’importance de l’action publique, pour sortir de la financiarisation, est nécessaire.
« Nous mettrons fin à ces privilèges inouïs qui nous placent sous la menace de crises financières incessantes… Nous mettrons en place une nouvelle réglementation bloquant la spéculation et la financiarisation de toute l’économie… Nous agirons pour changer les missions de la Banque Centrale Européenne et créerons en France un pôle public bancaire et financier qui agira pour l’emploi et les salaires contre les délocalisations et la spéculation. » (L’humain d’abord. P 29 Reprendre le pouvoir aux banques et aux marchés financier.)
2) Sans doute faut-il dénoncer la dictature du profit à court terme et affirmer que la mainmise de la gouvernance actionnariale et de son idéologie sur les entreprises a fait faillite. Comme le pensent « les Économistes Atterrés » (Changer d’économie, nos propositions pour 2012 Ed Les liens qui libèrent. Janvier 2012), il convient d’agir sur la structure de gouvernance de l’entreprise et rééquilibrer, par le biais de réformes institutionnelles profondes, le pouvoir de gestion et de décision.
La démocratisation de l’entreprise, la construction d’une nouvelle représentation de l’entreprise et de sa place dans la société, supposent pour nos Économistes Atterrés, la transformation de deux instances : le Conseil d’Administration (CA) et le Comité d’Entreprise (CE). La réforme du CA doit reconnaître le droit des salariés à intervenir dans les décisions, y compris stratégiques.
La réforme du CE doit stipuler dans les textes que l’entreprise comme entité propre appartient également à ses salariés. Il en résulte que le CE, en tant que centre de la représentation des droits partagés, doit avoir à connaître des plans d’investissement, comme de toute évolution majeure de la stratégie.
3) Sans doute faut-il envisager l’extension et la démocratisation du secteur public afin qu’il devienne un levier de transformation des rapports économiques et sociaux. Démarchandisation des services publics, appropriation par les citoyens, mise en place de nouveaux financements, création de nouveaux services tels sont les chantiers à explorer.
4) Sans doute faut-il imaginer et expérimenter de nouvelles voies, à côté des secteurs publics, capitalistiques, coopératifs. Un nouveau mode de production, à l’intersection du coopératif et du public, est possible pense Tony Andreani (professeur émérite de sciences politiques à Paris). Il suggère « la mise en place d’un secteur socialisé entre public et privé, reposant sur l’association de travailleurs et sur un financement des ménages, totalement déconnecté, au moins directement, des marchés financiers. »
L’alternative qu’il développe (dans une note de la Fondation Gabriel Péri de juillet 2011) invite à la réflexion. Ce n’est pas celle des coopératives, puisqu’il n’y a pas de parts sociales, pas de propriété clairement identifiée : les travailleurs associés étant « usufruitiers » d’un capital mis à disposition. La thématique de l’autogestion , quelque peu oubliée, est-elle en train de ressurgir ?
Bref, il faut affirmer que l’heure d’un changement radical de modèle et de philosophie a sonné.
Il nous faut sortir de « l’économisme » qui nous a conduit au capitalisme financier, à la privatisation proposée comme modèle, pour envisager des formes multiples de réponses structurelles.
L’économie plurielle de demain sera multiforme (publique, privée, coopérative…) Elle ne craindra pas l’expérimentation et donnera, dans son élaboration, toute leur place à la démocratie sociale, au dynamisme politique et sociétal.
Un nouvel imaginaire est nécessaire en politique, affirmaient des chercheurs en 2006, dans un ouvrage commun (Pour un nouvel imaginaire politique. Fayard). Un nouvel imaginaire n’est-il pas nécessaire en économie ?
C) Pour aller plus loin.
Et si on discutait… de ce qui ne fut qu’abordé dans cette réunion et qui mérite un approfondissement.
Propriété ou appropriation sociale ? Propriété publique, propriété privée, telles sont les expressions utilisées par le Front de Gauche (p46- 47 de L’Humain d’abord) reprises par certains, d’autres parlaient d’appropriation sociale.
Que penser des propos d’Anicet Le Pors ? Dans son ouvrage « Le nouvel âge de la citoyenneté » il avance le concept d’appropriation sociale, qu’il faut préférer à celui de propriété car il marie mieux la considération juridique et l’utilité économique et sociale.
« C’est le moyen d’amorcer une « démarchandisation » des échanges entre les hommes, d’assurer la promotion des valeurs d’usage, des utilités collectives, des valeurs d’intérêt général de portée universelle, d’entreprendre une désaliénation des rapports sociaux. C’est aussi finalement une question de dignité du citoyen. »
« Le concept d’appropriation sociale vise à considérer l’ensemble des rapports sociaux qui conditionnent la maîtrise du processus de production, d’échanges, de financement, il va bien au-delà du simple concept de propriété. »
Et si nous reparlions Travail-Emploi.
Il en fut question dans le propos introductif d’Yves Sourp : (membre du Groupe de Travail ESS Front de Gauche 34) « Nous mesurons combien il est nécessaire, si nous voulons des changements dans notre société, de commencer par changer notre rapport au travail. D’une part, parce que le système capitaliste est tellement installé, ancré dans nos esprits et soutenu dans les discours médiatiques qu’il semble très difficile d’imaginer un autre modèle économique, d’autre part, car nous savons, aujourd’hui, qu’il nous mène à une faillite tant économique qu’écologique et que sociale. De plus, l’espace du travail est, le plus souvent, un espace socialement organisé dans lequel nous faisons l’apprentissage des relations sociales de manière cadrée, repérée plus encore que dans notre vie quotidienne.
L’idée du Front de Gauche est de faire entrevoir d’autres organisations de travail où la place de l’homme est pensée de manière différente en référence au leitmotiv « l’humain d’abord ». Le constat rapide que l’on peut faire est que l’évolution de l’emprise de l’économique sur le travail a été inversement proportionnelle à celle de sa dimension sociale… Autrement dit, les politiques économiques actuelles produisent une prise en compte toujours plus réduite de l’aspect social du travail qui reste pourtant un des lieux principaux de l’apprentissage de la vie en société, lieu d’identification sociale. Ceci a entraîné, par exemple, une dégradation du statut du salarié au niveau des salaires, des conditions de travail et a conduit dans un certain nombre d’entreprises, une augmentation de la productivité des salariés sans aucune reconnaissance de cet aspect. »
Il en fut question dans l’échange où la question du « travailler autrement » fut largement évoquée.
Il en fut question dans l’Humanité du 27/01/2012 : « Travail, emploi, deux mots porteurs de pensée qui ne reviennent pas au même, car en tenant le fil du travail on ouvre le regard sur des questions laissées dans l’ombre par la seule rhétorique de l’emploi. » (Bernard Vasseur, philosophe, auteur de « La démocratie anesthésiée » Editions de l’Atelier Sept 2011).
Bernard Vasseur poursuit « un bon emploi, c’est un emploi bien payé, point final. Un bon travail, c’est certes un travail bien rémunéré, mais c’est davantage. Un travail c’est un métier (fierté du métier, savoir-faire, formation), c’est un collectif humain (équipe, l’entreprise de demain qui ne peut plus être celle du siècle dernier), c’est une activité sociale (la France « dégradée » parce que vidée de son secteur productif), c’est la vie de millions d’individus qui y consacrent l’essentiel de leur vie éveillée (l’usure physique, le stress, l’angoisse d’en manquer ou un travail épanouissant, motivant), c’est l’exercice de responsabilités (la dictature des « chefs », ou les droits et les pouvoirs des travailleurs, un travail stable ou la précarité), c’est la question du salariat (un statut indépassable qui « va de soi » ou une forme moderne de sujétion ?), c’est une question qui concerne la vie dans les entreprises, mais qui ouvre aussi sur l’ensemble de la vie sociale (« Pas de République dans la société tant qu’on a de la monarchie à l’entreprise », comme l’a écrit Marc Sangnier ) etc. Autant de pistes informulables et inaudibles pour qui se plie au seul registre de l’emploi (quel emploi et quel salaire pour moi ?) Et de conclure : « le travail mène aux travailleurs, l’emploi mène aux employeurs. »
Et si nous en reparlions.
D) Pour conclure.
Ces réflexions du 18 janvier sont une contribution du Groupe ESS du FG 34 à l’enrichissement des pages 43-44-45 du programme du Front de Gauche.
Jean Déan et Jean Huet
Rapporteurs du Groupe de Travail Economie Sociale et Solidaire du Front de Gauche 34



