Grèce, Espagne, Portugal, France : :

Austérité : les peuples n’ont pas à payer la crise !

Intervention de Pierre Laurent au rassemblement du 19 mai 2010 à Paris


21 mai 2010

Ce qui nous réunit ce soir, c’est l’urgence. L’urgence face à la gravité de la crise capitaliste. L’urgence dans laquelle les réponses des gouvernements européens à cette crise, du gouvernement Sarkozy dans notre pays, plongent chaque jour des millions de travailleurs. Et face à cela, l’urgence de la riposte et de la construction d’alternatives politiques fortes.

Vous êtes très nombreux à avoir répondu présents. Et je vous en remercie. Car ce que nous voulons ce soir, c’est envoyer un signal fort. Oui, il faut que grandissent partout ce cri de colère, cette exigence populaire : stop au jeu de massacre ! Stop aux appétits des marchés financiers ! Stop à cette fuite en avant dans la crise capitaliste ! Je veux d’abord dire ma solidarité au peuple grec, qui résiste avec courage et combativité à la purge et à la mise sous tutelle qu’on veut lui infliger. Je veux dire à tous les peuples européens la convergence d’intérêt qui nous unit.

Aux femmes et aux hommes qui luttent pour leurs droits et leur liberté en Grèce, à toutes celles et ceux qui se mobilisent en Europe, nous lançons ce soir ce message :
Avec vous, nous résisterons à la dictature des marchés financiers !
Avec vous, nous résisterons au coup de force des gouvernements !
Avec vous, nous voulons ouvrir d’autres chemins pour un nouvel avenir d’épanouissement social !

Oui, ce n’est pas aux peuples de payer la crise, mais à tous les prédateurs de ce système qui nous ont conduit dans le gouffre. Ce n’est pas aux peuples de céder et de courber l’échine, c’est aux responsables politiques qui ont construit cette folle machine financière capitaliste de céder la place. Il y en a assez de ces donneurs de leçons de « rigueur », de « bonne gestion », d’ « orthodoxie budgétaire », qui sont en vérité les plus grands gaspilleurs de richesses que la planète ait jamais connus.

Car, mes amis, mes camarades, la première tâche qui est devant nous est claire : c’est de faire cesser le mensonge organisé sur les causes de la crise. Non, ce ne sont pas les peuples qui ont trop dépensé, et les dépenses publiques qui ont creusé les déficits. Les uns comme les autres sont maltraités depuis déjà des années.
La crise que nous connaissons, c’est la crise d’un système capitaliste mondialisé qui a tout sacrifié, travail humain et intérêt général, à l’accumulation et à la spéculation financières. C’est la crise de choix politiques qui ont livré pour cela, décision politique après décision politique, tous les pouvoirs aux marchés financiers, aux actionnaires, aux multinationales de la finance.
C’est cela qui a éclaté en 2008. Ce qui a craqué, c’est un système qui au lieu d’utiliser les immenses richesses nouvelles produites par le travail, les progrès de la productivité, les formidables possibilités permises par la révolution informationnelle à financer de nouveaux progrès sociaux, a drainé ces énormes richesses vers les pompes à profits des marchés financiers. Le capitalisme s’est drogué aux profits spéculatifs jusqu’à l’overdose. La spéculation l’a envahit comme un cancer jusqu’au collapsus généralisé. Oui, la vérité la voilà !
Et, soyons clairs et nets mes amis, il n’y aura pas de sortie de crise si persistent le soutien aux marchés financiers et les cures d’austérité pour les peuples. Mais il y aura des rechutes graves. D’ailleurs, pourquoi cela vient-il de craquer à nouveau alors qu’ils nous avaient promis de dompter le capitalisme devenu fou. Parce que depuis 2008, ils ont continué ! Parce qu’ils ont injecté, en endettant cette fois brutalement les Etats, des centaines de milliards d’euros dans la fournaise financière pour la relancer sans toucher aux critères des banques et des fonds spéculatifs, sans toucher aux modes de gestion des grands groupes capitalistes. Et qu’ont fait les profiteurs sur les marchés financiers ? Ils ont renoué avec les profits et ont redoublé leur jeu spéculatif sur la dette des Etats, et aujourd’hui contre l’euro. Et à chaque fois, ils touchent le gros lot. Et quand ils perdent trop gros, qui vient à la rescousse pour les refinancer sans conditions ? Les gouvernants capitalistes. Et à qui est présentée l’addition : à nous les travailleurs !
Ce système est devenu aberrant : des spéculateurs peuvent gagner des milliards sans travailler. Comment expliquer sinon que la capitalisation boursière peut faire le 10 mai dernier un bond de 80 milliards d’euros en une journée ? C’est dément. Alors, si nous n’arrêtons pas cette machine infernale, elle restera insatiable.

On le voit bien. Les gouvernements européens ont mis la Grèce sous tutelle avec le concours du FMI. La spéculation a pourtant repris de plus belle. Les gouvernements de l’Union européenne se sont alors mis autour de la table. Et notre sauveur suprême du capitalisme, Nicolas Sarkozy nous a annoncé un accord « historique » : 750 milliards d’euros mobilisés ; et de nouvelles garanties données aux marchés, notamment l’appui des États et de la banque centrale européenne pour pressurer les peuples comme jamais ils ne l’ont été afin de maintenir la rentabilité des capitaux.
Mais la spéculation a repris de plus belle. Et ça continue... Après la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie.
Et en France, sans aucun débat démocratique, pas même un débat parlementaire, le Premier Ministre décrète la rigueur, et trois ans de gel des dépenses publiques, du jamais vu !

A chaque fois, l’intérêt général et le bien commun sont foulés au pied. Les travailleurs payent et les profiteurs sont épargnés.
Car, vous l’avez compris, c’est une des règles d’or du capitalisme : jamais la petite minorité qui en profite ne passe elle-même à la caisse. _ Et cela, quelles qu’en soient les conséquences.
Il suffit d’ouvrir le journal pour la vérifier chaque jour.

Semaine après semaine, on y fait la chronique des souffrances, parfois jusqu’au suicide, que connaissent de plus en plus de salariés dans leur travail. Noir sur blanc, on y apprend que les techniques managériales rendent le travail insupportable, jusqu’à l’épuisement physique ou psychique.
On y lit qu’en ces temps de progrès inouïs des savoirs et des technologies le nombre des « travailleurs pauvres », ces femmes et ces hommes – surtout des femmes ! – qui ont un travail sans pouvoir en vivre, ne cesse de grandir. Ou que les jeunes, qui sont l’avenir, et les « seniors », qui ont l’expérience, sont désormais décrétés « inemployables ».
On y lit que BP est en train de souiller de façon irréparable un des écosystèmes les plus riches de la planète parce qu’elle a décidé d’économiser quelques centaines de milliers de dollars sur des valves de sécurité.
On y lit qu’il faudrait 25 milliards pour réduire de moitié le nombre- un milliard- d’êtres humains qui souffrent de la faim, alors qu’on va en claquer 750 pour les spéculateurs.
On y lit des tableaux qui prouvent que jamais, même en temps de guerre, les dépenses d’armement n’ont été à un tel niveau. On pourrait continuer longtemps la litanie des absurdités, des ravages et des dangers que produit ce système capitaliste aveugle et immoral. Oui, ce système est devenu fou. Et beaucoup trop dangereux pour l’humanité. Il faut en changer, le dépasser jusqu’à en finir avec ses logiques .

Dépasser ce système et ses logiques, inventer d’autres règles pour construire un avenir de partage et de bien commun, d’épanouissement social pour chacun, c’est le défi du XXIème siècle. Ce n’est pas une utopie, c’est la question concrète posée par la crise du système. Et c’est possible, à condition de rendre crédibles, par des propositions, et par le rassemblement politique et populaire en faveur de ces solutions, les voies d’un changement réel.
Inventer un autre avenir, c’est par exemple relever le défi de la crise en Europe, comme vient de le développer Patrick.
L’heure est plus que jamais à la refondation d’une nouvelle ambition pour l’Europe, d’une nouvelle conception de l’Union européenne. Sortir de l’euro, comme on l’entend ici ou là, ne servirait qu’à consacrer l’hégémonie du dollar, sans remettre en cause la main mise des marchés financiers sur les richesses créées par les Européens.
Il faut au contraire faire grandir l’exigence de placer la création monétaire au service des besoins humains, de la promotion de l’emploi et de la formation, de l’extension des services publics.
Cela nécessite de réorienter radicalement les missions des institutions de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne en premier lieu.
Cela nécessite aussi de les soumettre au contrôle démocratique des populations.
Ce sont donc tous les traités européens qu’il faut revisiter, en particulier le traité constitutionnel européen que les peuples consultés, dont le peuple français, avaient très lucidement refusé.

***

Inventer un autre avenir, c’est aussi ne pas laisser Nicolas Sarkozy faire marcher notre système de retraite à reculons. C’est relever ce défi en cherchant à franchir, comme l’ont fait les créateurs de la Sécurité sociale après guerre, un nouveau progrès de civilisation. Les communistes proposent de faire du XXIème siècle, un siècle où l’on a plus de temps pour soi, pour les siens, pour les autres. Si l’on vit désormais plus longtemps qu’hier, tant mieux, on a les moyens de profiter plus longtemps de notre retraite et de vivre mieux cette période de notre vie. Nicolas Sarkozy et ses amis de la finance, eux , voudraient profiter de la crise pour imposer leurs solutions régressives.
Le document transmis dimanche aux syndicats nous ressert les vielles recettes libérales. Au menu : report de l’âge légal de départ et allongement de la durée de cotisation. Autant le dire une baisse massive des pensions.
C’est injuste et surtout, comme pour la crise financière, cela ne résoudrait rien. Ce qu’ils nous proposent, c’est à terme une société avec trente millions de retraités plongés dans le dénuement. Et parions-le, avec le chômage et la précarité généralisés, des déficits abyssaux.
En réalité, les destructions d’emplois pèsent infiniment plus que la démographie sur notre système de retraite. C’est à cela qu’il faut s’attaquer.

Relever ce défi, c’est d’abord se saisir du défi d’une sécurisation de l’emploi et de la formation : un million d’emplois en plus, c’est 5 milliards d’euros de recettes supplémentaires ! Réorienter l’argent pour permettre à chaque individu de bénéficier d’une sécurité de droits et de revenus dès sa majorité et tout au long de sa vie contribuerait grandement à financer une retraite à taux plein à 60 ans pour tous. Répondre à cette ambition, c’est faire cotiser les masses immenses de capitaux, les revenus financiers, qui se développent au détriment de l’emploi. Cela apporterait 22,2 milliards d’euros au système des retraites si cette nouvelle cotisation était soumise au même taux que les cotisations patronales sur les salaires.
Nous avons entrepris en convergence avec de très nombreuses forces sociales, politiques, syndicales, une très grande campagne. Elle marque des points. Et ce n’est que le début.

Le Parti socialiste qui tanguait sur la retraite à 60 ans a réaffirmé hier ce principe. Tant mieux. Mais que d’ambiguïté derrière cette affirmation. Si c’est un droit, assurons qu’il puisse être effectif et ne commençons par le vider de sens, en rendant impossible les conditions d’une bonne pension à cet âge là, en laissant toutes les portes ouvertes à l’allongement de la durée d’activité. La gauche qui prétend ménager la chèvre et le chou, ça suffit.

Nous, nous voulons aller avec ambition au bout d’un choix de société. C’est l’intérêt de notre peuple et c’est la seule manière de construire les ruptures qui permettront une réelle sortie de crise.
Amplifions donc notre campagne avec confiance, en rassemblant sans exclusive, et continuons de construire avec toutes les forces disponibles un front de riposte inédit, un front politique, social, citoyen et inter-générationnel gagnant, qui porte une ambition pour la société tout entière.

***

Europe, retraites, services publics, utilité du travail, sens de nos sociétés... en tous domaines, on le voit bien, un spectre hante de nouveau notre continent et le monde, et c’est bien celui d’une alternative à ce système, d’un autre système post-capitaliste qui s’en prendrait à la concentration phénoménale des richesses et des pouvoirs entre quelques mains.
Oh bien sûr, il ne manque pas de voix chaque fois que nous soulevons la question pour nous dire l’impossibilité d’une telle ambition, pour nous renvoyer à l’échec et l’effondrement, à la fin du siècle dernier, de la première tentative d’alternative – qui se prévalait du beau mot de communisme – et qui a permis au capitalisme de se prétendre, au début des années 90, le seul système possible. Avec les résultats désastreux que l’on sait aujourd’hui.
Nous savons aussi que, malheureusement, le choc de l’histoire a été si fort qu’une partie importante de la gauche, partout, s’est résignée à cette idée, et a réduit son ambition, au nom du réalisme, à « réguler » ou « moraliser » le système. Mais c’est ce réalisme qui est aujourd’hui irréaliste.

Tout montre que nous changeons d’époque. La crise globale dans laquelle s’enfonce le capitalisme marque un tournant. Il peut, l’histoire nous l’enseigne, en sortir le pire. C’est un rude combat.
Nous devons à nouveau ouvrir les portes de l’espoir. Quels que soient les mots que nous employons les uns et les autres pour la nommer, ce qui est à l’ordre du jour comme une urgence majeure, c’est bien une alternative au capitalisme. Une alternative de système, radicalement repensée dans ses objectifs et ses moyens, tirant les leçons des échecs passés, et capable de répondre aux défis considérables de ce 21ème siècle commençant en mettant l’humain au centre de toutes les décisions.
Utopie, dans la situation ou nous sommes ? Je suis convaincu du contraire. Car c’est en l’énonçant clairement et en y travaillant avec toutes celles et tous ceux qui refusent l’inacceptable, que pourront se rassembler les forces permettant de l’atteindre.

Ce sont des forces considérables, aujourd’hui stérilisées par l’absence d’alternative. Il faut travailler à les libérer en allant à la rencontre de celles et ceux qui en sont porteurs. Non pas au nom d’une nouvelle vérité absolue qui pourrait s’imposer par une révolution à l’ancienne : cela, personne n’y croit plus, et à juste titre, ,dans des sociétés comme les nôtres. Mais en proposant ce que Jaurès appelait une « évolution révolutionnaire », fondée à chaque étape sur la volonté démocratique d’une majorité de notre peuple, et proposant des ruptures décisives avec les logiques du capitalisme.

Prenons l’Egalité, valeur essentielle de notre République. Elle est en lambeaux à l’heure où certains peuvent gagner ou posséder cent ou mille fois plus que d’autres. Les inégalités explosent, cyniquement étalées et même revendiquées jusqu’au sommet de l’Etat. Ne faut-il pas reconstruire une société du partage ? Ni égalitarisme, ni individualisme et mise en concurrence, mais un « vivre ensemble » solidaire où chacun puisse accéder à un travail librement choisi, utile à la société, qui fasse reculer l’aliénation au travail et permette l’épanouissement. Ne faut-il pas réfléchir à un système qui fixerait des limitations aux inégalités de revenus et de patrimoine – nécessité éthique autant que politique – qui garantisse d’assurer à chacun la satisfaction des besoins définis démocratiquement comme essentiels ?

Prenons la vie économique et les entreprises. La révolte est générale contre un système qui donne aux seuls actionnaires le droit de vie et de mort sur des entreprises qui n’existent pourtant que par le travail de tous, et disposent ainsi sans appel du sort de femmes et d’hommes qui n’ont jamais fait que leur travail. Ne peut-on proposer de mettre fin à ce scandale en travaillant à l’élaboration d’un régime de démocratie économique qui abolisse la toute puissance de la finance sur notre appareil de production et permette de faire vivre une autre conception du développement social et humain ?

Prenons encore la question du pouvoir. Là aussi : écœurement, colère ; et désillusion massive nourrie par le sentiment que tout est entre les mains d’une poignée de professionnels de la politique qui ne s’intéresseraient qu’à eux-mêmes. Peut-on espérer des politiques nouvelles sans que les pouvoirs changent radicalement de mains et que des millions de citoyennes et de citoyens se retrouvent en situation d’intervenir à tous les niveaux des institutions ? Ne faut-il pas appeler notre peuple à un grand travail constituant visant une République de « citoyens associés » dans une démocratie sociale et participative ? Oui, la tâche de l’heure est d’ouvrir la voie à des réponses qui émancipent la société , les femmes et les hommes qui la composent des entraves du système capitaliste. C’est à la gauche de conduire ce travail. Ne pas le faire, c’est se mettre hors jeu de l’histoire. Je dis aux femmes et aux hommes qui aspirent à ces solutions anti-crise. Vous êtes la gauche de demain. Je leur lance un appel pour ensemble construire l’avenir qui permettra à nouveau à la gauche d’être à la hauteur.

En 2005, quand nous sommes rassemblés contre le TCE. Nous avions vu juste. Ne l’oublions pas. Aujourd’hui, en défendant la retraite à 60 ans, en refusant la purge d’une super-austérité sur l’autel des marchés financiers, nous sommes dans le vrai. Soyons en convaincus. Les forces de gauche sont à un tournant. Face à la profondeur de la crise du capitalisme, au delà de l’indispensable rejet des politiques libérales, la gauche a un devoir d’invention., pour penser un mode de développement humain durable, non productiviste, non consumériste, préservant la planète pour notre génération et celles qui viennent en développant une ambition d’égalité et de justice dans la réponse aux besoins sociaux.

Le Parti communiste est tout entier mobilisé par cet objectif. C’est à cet objectif de construction de majorités politiques transformatrices que nous voulons consacrer la poursuite et le développement d’une nouvelle phase du Front de gauche.
Alors, amis et camarades, à l’offensive. La construction de convergences nouvelles en Europe est devant nous. La bataille des retraites aussi et elle peut être gagnée. Déployons notre campagne. Faisons tout pour la réussite de la journée de mobilisation syndicale du 27 mai.
Oui, nous pouvons reconstruire l’espoir. C’est l’appel que ce soir, tous ensemble, nous lançons.

Pierre Laurent. Coordinateur national du PCF.


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