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Etats-Unis : l’autre partie de la réalité.

Je pourrais consacrer exclusivement cet article au « poison américain » : la crise qui continue de ravager le pays, Wall Street qui a renoué avec ses très mauvaises habitudes, le déferlement d’argent en politique qui tend à transformer la plus ancienne démocratie moderne en oligarchie, la dérive sans fin du bon vieux parti républicain, etc.

Si je développais ce prisme, je ne mentirais pas au lecteur. Il s’agit bien là d’une partie de la réalité qui, au demeurant, domine outrageusement le traitement médiatique du pays. Mais il y a une autre partie de la réalité qui est à la fois plus ignorée, plus souterraine mais aussi plus « prometteuse ». Cette réalité, c’est « l’antidote », appelons-là ainsi. L’antidote : « Les États-Unis sont prêts pour un nouveau New Deal, une nouvelle ère de politiques progressistes », comme le répète, depuis des années, Paul Krugman, le Prix Nobel d’Économie.

Dans son ouvrage Left, récemment paru, Eli Zaretsky met en exergue la même potentialité. L’intellectuel newyorkais se penche sur les trois grandes crises de l’histoire américaine qui ont débouché sur « trois grands mou vements de réforme structurelle » (l’abolition de l’esclavage, le New Deal, les transformations culturelles des années 60 avec la lutte des droits civiques). Il rappelle que la gauche « y a joué un rôle clé en conférant une dimension spécifiquement égalitaire à ces changements ». Et voilà que les États-Unis traversent la quatrième grande crise de leur histoire, souligne-t-il. On attend donc avec impatience la quatrième grande période de changements. Quand Zaretsky parle de « chan gement », il lui impute, évidemment, un caractère progressiste. Mais le changement intervient aussi parfois pour le pire.

Le 6 novembre dernier, le pays a repoussé ce scénario régressif : voilà l’enseignement incontournable des scrutins qui se sont déroulés ce jour-là. Malgré la crise (les crises), la déception, voire la désillusion, Barack Obama a été réélu. Largement, encore : 51% contre 47,2% à Romney, 65,5 millions de voix contre 60,8. Je ne mets pas ce résultat sur le compte de l’aura personnelle du premier président noir de l’histoire des États-Unis mais plutôt sur l’émergence (que l’équipe Obama a su déceler et utiliser) d’une majorité électorale durable pour les démocrates. Cette majorité est constituée des minorités (Noirs, Latinos), des jeunes et des femmes salariées. Démographiquement, elle est en pleine expansion tandis que la base sociologique du parti républicain (les hommes blancs) fond, quasiment à vue d’oeil. Le parti de droite s’est ainsi retrouvé minoritaire en voix pour la cinquième fois en six élections présidentielles depuis la fin de la guerre froide. Cela signifie bien, à tout le moins, que son projet conservateur et libéral est minoritaire dans l’opinion et que l’hégémonie culturelle reaganienne n’est plus.

Le 6 novembre a également permis de matérialiser l’ouverture culturelle d’une frange grandissante, si ce n’est majoritaire, de la société. Dans trois États, les électeurs ont dit « oui » au mariage gay portant à dix le nombre d’États qui désormais l’autorisent. Dans deux autres États, ils ont légalisé l’usage de la marijuana, ouvrant ainsi une brèche dans la « guerre à la drogue », véritable catastrophe (comme toute guerre).

A ce stade, il faut préciser le cadre historique dans lequel interviennent ces évolutions : la conjonction du crépuscule de cycles.

Le premier cycle qui est en train de prendre fin est celui d’une nation WASP (blanche européenne et anglosaxonne). Les démographes prédisent qu’en 2042, les Blancs représenteront moins de 50% de la population du pays. Ce monde de demain existe déjà… dans les couveuses. En 2011, sont nés plus de bébés des minorités que de bébés blancs. Tout ceci n’a évidemment rien à voir avec la couleur de la peau. Ce bouleversement démographique signifie le déclin de la « République protestante ». L’aspect le plus spectaculaire réside dans la montée en puissance des Latinos, à la fois « nouvelle classe populaire », « Américains avant les États-uniens » et représentation continentale de la figure du « colonisé ».

Le second est celui d’une hégémonie de la puissance américaine dans un monde dominé par les pays dits occidentaux. Dans quelques années, la Chine deviendra la première puissance économique mondiale. Sur le plan diplomatique, aussi, le monde « s’équilibre » (de manière assez précaire, il est vrai), symbolisé par l’émergence politique des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). D’ici une à deux décennies, le monde aura retrouvé un équilibre de puissances proche de celui qui prévalait avant la révolution industrielle. Dans ce monde de nouveau multipolaire, les États-Unis ne constitueront plus que l’une des puissances même s’ils tentent, d’ores et déjà, par leur puissance militaire de maintenir leur statut de première puissance. On peut même écrire que le maintien de leur puissance militaire est LA condition du maintien de leur statut de première puissance, piégée par ailleurs par un « modèle » que deux chercheurs ont baptisé «Chimerica ». Pour résumer : les Américains s’endettent à titre personnel pour consommer des produits fabriqués en Chine, souvent par des multinationales américaines, au demeurant. La balance commerciale des États-Unis se creuse. En miroir, l’excédent commercial chinois permet à l’Empire du Milieu d’accumuler des réserves de change considérables qui servent ensuite à acheter des bons du Trésor américain (un quart des bons détenus à l’étranger le sont par la Chine), finançant la dette publique de l’Oncle Sam. CQFD. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’administration Obama a adopté une nouvelle stratégie faisant basculer le centre de gravité de la présence militaire américaine de l’Atlantique vers le Pacifique.

Quoi qu’il en soit, d’ici 2050 (c’est demain !), pour reprendre la formule de Philippe Golub, professeur à l’Université américaine de Paris, « les États-Unis seront un pays post-européen dans un monde post-occidental ». Je formule une hypothèse : ils deviendront aussi un pays « post-conservateur », au sens où le cycle, ouvert au début des années 70, marqué par la doxa ultra-libérale et l’ordre moral, prendrait fin. L’opinion publique y est indéniablement prête. « Nous sommes majoritaires dans les esprits », se félicitait, en mars dernier, le réalisateur Michael Moore, peu suspect d’angélisme ou d’optimisme béat…

Les enquêtes d’opinion montrent à quel point les recet - tes libérales sont rejetées. La dernière en date porte sur le fameux « mur fiscal ». Une majorité d’Américains s’opposent au recul de l’âge de la retraite (à 56%), à la réduction des aides sociales (à 58%) mais plébiscitent à 69% l’augmentation des impôts pour les plus riches. Dans l’électorat démocrate, ces proportions sont encore plus importantes, c’est dire si la base sociale et politique d’Obama s’avérerait puissante et homogène si le locataire de la Maison-Blanche se décidait à la mobiliser… La Californie a d’ailleurs offert un exemple, si ce n’est un modèle, de mobilisation populaire pour promouvoir une proposition progressiste. Le puissant syndicat des enseignants a porté une « taxe sur les millionnaires », qui a été adopté par référendum (54,5% de oui) le 6 novembre dernier. Ces nouvelles recettes seront directement affectées à l’éducation et aux services sociaux.

Il n’y a pas que la Californie… Dans le Vermont, sous la pression de Bernie Sanders, le sénateur des États-Unis le plus progressiste, l’État a adopté une réforme de l’assurance- santé qui créé un système public (comme Obama l’avait promis en 2008 mais comme il ne l’a pas fait). à New Haven (Connecticut), une coalition de syndicalistes est désormais majoritaire au conseil municipal après avoir battu la « machine » démocrate clientéliste au pouvoir depuis un demi-siècle. à Dallas (Texas), le shérif est… une femme, latina et lesbienne déclarée. Depuis son élection, en 2004, Lupe Valdez a rompu avec les politiques répressives de son prédécesseur. En novembre, elle a décroché un quatrième mandat.

Mais ce ne sont pas seulement quelques morceaux d’Amérique qui s’éveillent au progrès : le « bacille » du changement se répand dans l’ensemble du corps social américain… Deux exemples.

Le mariage. On ne s’est jamais aussi peu marié aux États-Unis, ce qui cadre mal avec l’image d’un pays en pleine transe religieuse (il s’avère même en plein processus de sécularisation)… En revanche, ce sont les mariages dit « mixtes » qui ont le vent en poupe : 15% des unions célébrées en 2010 contre 6,7% en 1980.
Dans un pays construit sur les barrières raciales (colons blancs, esclaves noirs, indiens indésirables), ce chiffre fait sens. Les digues « différentialistes » cèdent, ou, à tout le moins s’érodent comme le prouve également la situation de l’État de Virginie, l’un des derniers à avoir interdit les mariages noirs-blancs et qui se trouve désormais champion des États-Unis des unions black and white.

La peine de mort. Chaque année, un État rejoint les rangs des abolitionnistes dont les premiers « sociétaires » furent, il faut toujours le rappeler, le Michigan et le Wisconsin, respectivement en… 1846 et 1853. La peine de mort est abolie ou n’est plus pratiquée dans les deux-tiers du territoire. L’exécution d’État est une pratique du Sud (83% des exécutions), notamment du Texas (40%). Le nombre de condamnations à mort prononcées par des juges (élus) est passé de 312 en 1995 à 73 en 2011. Le New York Times parle même d’une « abolition de facto ».

Pour autant, dans cette montée en température incontestable de la société américaine, le point de combustion politique n’a pas encore été atteint. Quels sont les obstacles à l’embrasement ?
- La « machine réactionnaire », organisée autour du parti républicain, dont le « bloc évangélique », replié sur les frontières de l’ancienne Confédération, constitue la base sociale. Cette machine est cohérente idéologiquement, puissante financièrement et juridiquement (Cour Suprême) mais elle est incontestablement en voie de rétrécissement et de marginalisation dans la société. « Une base de plus en plus fanatique mais de moins en moins nombreuse, ce n’est plus une base, c’est un groupuscule », écrivait Paul Segala, dans le New York Times, peu après les élections.
- La tiédeur politique (pour ne pas dire plus) des démocrates. Nationalement, la direction du parti de l’âne se contente de surfer sur la vague démographique, refusant non seulement de représenter les aspirations progressistes émergentes de sa propre coalition électorale mais aussi de favoriser un mouvement populaire puissant, « sésame » de tout changement.
- Voici justement le troisième obstacle : l’insuffisance de la pression de la société, le manque de « masse critique » du mouvement populaire. En quelque sorte, la situation est identique à celle de 1860, 1932 ou de 1962, à la veille de changements radicaux. Rien ne dit pour autant que les États-Unis franchiront ce pas qui les propulsera dans une autre dimension : celle d’une nouvelle ère progressiste.

Christophe Deroubaix

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